Les tabous menstruels au Népal passés à l’objectif d’un appareil photo

Date: 25th February 2020

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La destruction des huttes menstruelles, un signal puissant, mais comment démanteler les mentalités ?

de Renu Kshetry

« Je n’ai jamais compris pourquoi on m’avait laissée dans une pièce sombre pendant 7 jours quand j’ai eu mes premières règles », raconte Bunu Dhungana, « ou pourquoi on me considérait intouchable pendant quatre jours chaque mois. »

Dans son pays d’origine, le Népal, les femmes et les filles en période de menstruation doivent, selon la coutume hindoue séculaire du chaupadi, être isolées, empêchées de toucher aux icônes religieuses ou à la nourriture, forcées de dormir dans des huttes ou des étables. Élevée dans une famille de la haute caste, Bunu se pose toujours la question de savoir pourquoi sa propre famille l’a rejetée sous prétexte de menstruation.

« J’étais furieuse d’être traitée différemment, j’étais humiliée », se rappelle-t-elle.

Cette expérience de l’isolement et du confinement a énormément influé sur la vie de Bunu. Même encore adolescente, elle savait que ce n’était pas normal, et cela a eu un impact sur son estime de soi et ce qu’elle ressent par rapport à son propre corps.

« À certains moments, je détestais être une fille, dans ce corps », explique-t-elle, « et je continue de travailler sur le rapport que j’entretiens avec mon corps. »

Maintenant adulte, Bunu est photographe professionnelle. Elle utilise les photos qu’elle prend pour communiquer la colère qu’elle éprouve vis-à-vis des normes patriarcales qui réaffirment le chaupadi et leur impact sur la vie des femmes.

« La stigmatisation et le tabou liés à la menstruation jouent un rôle significatif dans mon travail », affirme-t-elle.

En exploitant le pouvoir de la photographie pour mettre en évidence les problèmes sociaux et culturels auxquels sont confrontées les femmes au Népal, Bunu incite les jeunes femmes à prendre conscience des défis qu’elles doivent relever du fait d’être des femmes.

Le chaupadi reste profondément ancré dans les mentalités des Népalais, qui ont peur des malheurs susceptibles de leur arriver si les femmes ne sont pas isolées pendant leurs menstruations. Dans les districts de Dailekh, Bajura et Achham, dans les régions du centre et de l’extrême ouest du pays, on estime à plus de 95 % la proportion de femmes et de filles qui sont victimes de cette pratique. Les conséquences peuvent être dramatiques.

Citons comme exemple récent la mort d’une jeune femme de 21 ans dans le district d’Achham en décembre 2019. Parbati Buda Rawat avait allumé un feu pour chauffer la hutte menstruelle dans laquelle elle était confinée. Elle est morte par inhalation de fumée. Pour la première fois dans l’histoire du Népal, sa mort, l’une parmi les neuf liées à l’utilisation des huttes menstruelles pendant les trois années précédentes, a conduit à une arrestation, en l’occurrence celle de son beau-frère.

Le Parlement népalais a voté en 2017 le Projet de loi sur le Code pénal qui criminalise le chaupadi et prévoit une peine de trois mois de prison ou une amende de 3 000 roupies (26 USD), ou les deux, pour toute personne forçant une femme à se conformer à la coutume.

La loi stipule qu’une femme, pendant ses menstruations ou en période post-partum, ne doit pas être retenue dans le chaupadi, soumise à toute autre forme de discrimination similaire ou traitée comme intouchable ou de manière inhumaine.

La Constitution du Népal reconnaît depuis 2015 les droits fondamentaux à la dignité et à l’égalité et interdit toute discrimination fondée sur l’origine, la religion, la race, la caste, la tribu, le sexe, ou la situation économique.

Le gouvernement intensifie ses actions contre le chaupadi

Niru Devi Pal est membre du Parlement et de la Commission parlementaire chargée des femmes et des affaires sociales. Elle a récemment défini le chaupadi comme « une forme de violence faite aux femmes ». En janvier 2020, après que sa Commission n’enjoigne au ministère de l’Intérieur de sanctionner fermement le chaupadi, désormais une infraction pénale, le gouvernement a engagé une campagne agressive de démantèlement des huttes menstruelles. Des milliers d’entre elles ont été détruites à ce jour.

Mais tout le monde ne considère pas que la démolition des huttes soit la meilleure façon de procéder.

« Le démantèlement des huttes ne résoudra pas le problème », indique Radha Paudel, spécialiste et militante des questions de genre. « Ce sont la discrimination et le confinement à la maison, au nom d’une tradition culturelle, qui remettent en question la définition même de la femme et lui associent un préjugé », explique-t-elle.

« Les femmes passent les années les plus productives de leur vie à avoir honte de leur propre existence. Cela porte un coup énorme à leur estime de soi. C’est ainsi que fonctionne le patriarcat, en faisant comprendre aux femmes où est leur “ place ”, en tant qu’intouchables et soumises », ajoute-t-elle.

« L’égalité de genre démarre à la maison lorsque les femmes et les filles sont traitées à égalité avec le reste du foyer, sans restrictions, et sont en mesure de vivre de manière digne. »

« La peur et l’ignorance qui entourent les menstruations et le concept de dignité s’y rattachant sont considérables et complexes », explique Radha, « donc le démantèlement des huttes ne réglera pas tous les problèmes associés aux pratiques menstruelles au Népal. »

Comme Bunu le souligne, « L’idée de démolir une hutte menstruelle semble constituer un geste très puissant, mais comment démanteler une mentalité qui considère que les femmes sont impures ? »

Bunu a exposé il y a deux ans sa série de photos intitulée « Confrontations », qui examine les notions de corps, de mariage, de menstruation et de beauté, et qui interroge sur la signification d’être femme dans la société patriarcale hindoue du Népal.

« Je ne suis pas sûre d’avoir voulu choquer mon public, mais je voulais que les gens entament une conversation sur le thème des menstruations, ou du moins qu’ils commencent à comprendre qu’il n’y a aucune raison d’avoir honte des menstruations », conclut-elle.

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